Archive pour mai, 2011

Où il est question de disparus et de disparitions -Epilogue

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Rehael avait surveillé de prêt, mais sans en avoir trop l’air, le rétablissement de Savoie, qu’il jugea spectaculaire. Bien entendu, il était loin d’être pleinement remis, mais il avait récupéré toutes ses facultés intellectuelles et semblait fort bien se remettre physiquement, après ces neuf jours de convalescence. 

Il lui faudrait de long mois, voir plus, pour se remettre totalement, si il le pouvait un jour, mais il ressemblait désormais a nouveau a celui que Rehael avait quitté bien des années auparavant. Il avait naturellement vieillis, et ses rides étaient accentués par son visage encore émacié, mais il retrouvait son vieux maître et frère. 

Le séjour de Rehael à Bordeaux commencait a toucher à sa fin, et il fit en sorte de commencer à préparer ses bagages.

Lors du neuvième jour, Rehael vint à la rencontre de Savoie.

Eh bien, Robert, tu marches désormais comme un jeune homme ! dit il en plaisantant.

Puis, plus sérieusement : 

Je sens que tu commences à avoir l’envie de parcourir à nouveau le vaste monde, comme il y a bien des années. J’en déduis que mon séjour à Bordeaux touche également à sa fin. 

M’accompagneras-tu à Arles, mon frère ?

12081788944d58f73939b3d dans le pigeonnier

L’invitation de frère Rehael était ce qu’il attendait, mais en même temps, elle lui faisait peur. Il n’avait qu’une envie: quitter cette ville qui lui avait apporté tant de malheur ces derniers mois. Pour mieux y revenir, certes! Savoie n’aimait pas laisser des choses en plan, et il sentait que cette ville avait des comptes à lui rendre. Depuis qu’il était debout à nouveau, il avait rencontré de grand bordelais. Et d’autres, alors qu’il était à terre, l’avaient fait durement souffrir. Il fallait donc qu’il passe du temps ici, beaucoup de temps, afin que tous les bordelais découvrent la parole du Très-Haut, la vivent, et en jouisse, comme il se devait. Pour ceux qui le méritaient, comme pour ceux qui en avaient besoin. 

Oh! Il se passait de bonnes choses, d’un point de vue aristotélicien. Mais il y en avait tant d’autre à faire… Savoie s’était donc donné comme mission d’y voir… En son temps. 

Car il sentait bien qu’il fallait laisser retomber un peu la poussière, avant de s’investir pleinement dans cette paroisse… Les évènements qu’il avait vécu lui avaient trop demandé. A écouter son coeur, en ce moment, il appellerait purement et simplement les Saintes Armées à venir nettoyer les bas quartiers… Mais sa tête lui disait bien que c’était d’autre chose que la ville avait besoin. De l’écoute. De la compréhension. Du travail. Et le prêche par l’exemple. L’Église Aristotélicienne était grande et belle, et Aristote disait que la beauté résultait de la copie des Idées. Il ne restait donc plus qu’à faire le « mauvais » élève, c’est à dire le bon… 

Cependant… partir de suite… y penser le paralysait. La route. Les brigands… Autrefois, il n’avait pas peur de partir. Seul s’il le fallait. Mais dans son état… il ne pourrait pas se défendre… 

En même temps, il avait hâte de fouler à nouveau le sol de Rome. Il avait tant d’amis à retrouver, et hâte de voir ce qu’il était advenu de la cité durant toutes ces années. Arles était à mi-chemin de la-bas. Il pourrait certainement trouver un bateau, et naviguer doucement vers la ville aux sept collines. L’idée d’Arles avait du charme. Et Rehael pouvait le protéger, sur la route. Savoie devait se décider. 

Mon frère, toi qui fut un jour mon élève, c’est aujourd’hui à moi de te suivre. Arles, cela sera! J’ai également le désir de retourner à Rome le plus rapidement possible. Après une petite retraite dans ton archevêché, seras-tu disposer à m’y accompagner? 

Ce n’était donc qu’une question de temps avant qu’il ne revienne dans les parages…

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Rehael esquissa un sourire. Savoie était en grande forme, et Dieu seul savait que ce qu’il pouvait accomplir avec cette forme là. 

Naturellement mon frère, nous irons à Rome. Je n’osais pas encore aborder le sujet, mais il va de soi que nous devons faire part de ton retour à la Ville Eternelle. 

Il n’osait encore imaginer la surprise que cela risquait de provoquer, bien que nombre des anciens collègues de Savoie fussent mort depuis son départ. Il était cependant évident que tout cela ferait couler beaucoup d’encre. Il n’aborda cependant pas ce sujet pour le moment. 

Parfait mon frère. Tu verras, l’air provençal, le soleil, l’air marin, la lavande, la marjolaine…, tout cela aidera promptement à ton rétablissement, j’en suis certain. J’ai de nombreuses personnes à t’y présenter, dont un jeune frère franciscain plein d’avenir qui réside en Provence. 

Il s’interrompit, regardant autour de lui, et ajouta :

J’ai croisé Uride Goumtèche ce matin, je pense qu’il sera d’accord pour t’aider à faire tes bagages, au moins de la nourriture et quelques vêtements. J’ai moi même une robe franciscaine de rechange avec moi, je pense qu’elle t’iras très bien, nous faisons à peu près la même taille. En parlait d’Uride Goumtèche, je l’ai croisé l’autre jour, chérissant contre son coeur le drap avec lequel nous t’avons transporté. 

Il sourit à ce souvenir, puis repris : 

Prend ton temps mon frère, je vais pour ma part dire au revoir à notre hôte qui nous a fort bien aidé, et j’ai demandé au cocher de préparer le fiacre pour la route.

Les jardins du palais épiscopal 

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Alors qu’il jardinait tristement dans le jardin de l’archevêché, se demandant pourquoi le jardinier en chef lui soumettait toujours des tâches somme toute sommaires voir inutiles, Uride Goumteche vît se promener dans le jardin celui qu’il avait aidé à rescaper. Il marchait tranquillement, aidé d’une canne. 

Simplement qu’en le voyant, la joie revînt sur son visage. Celui qu’on avait dit Cardinal se dirigea droit sur lui. Soudainement, Goumtèche se senti fébrile. Savoie s’adressa à lui directement.

-S.E. Rehael me dit que vous pourriez peut-être me rendre un nouveau service… Voyez-vous, je dois me rendre bientôt à Rome… Mais, comme vous pouvez vous en douter, je suis plutôt… sans bagage. Et vu mon état, il m’est difficile de me déplacer en ville. Pensez-vous pouvoir faire quelques courses pour moi, très cher ami?

La réponse fut évidement affirmative. « Tout-de-suite-sur-le-champ-dans-la-seconde! » pensa immédiatement Uride. Il ressentait pour cet homme un immense attachement. Cet homme malade, affaibli, mal rasé, ayant de toute évidence subi de dures épreuves récemment transcendait un énorme sentiment d’empathie et de sympathie chez Goumtèche. Quoiqu’il était absolument incapable de le formuler ainsi. 

Mais à l’évocation de Rome, une autre idée lui traversa l’esprit. Celle du voyage.

-Avec joie, mon bon m’sieur. Euh… M’seigneur, c’est ça qu’on dit, nan? Rapport que je sais jamais comment vous appeler, vous autres, les bonhommes de Rome… M’enfin. Dites moi ce que z’avez besoin, pis m’en va vous charcher toute ça. 

Mais… si je peux me permettre…

Goumtèche changea de ton d’un coup, et apparu gêné…

-Vous z’allez à Rome? C’est-ti pas un peu dangereux, de traverser tout le continent comme ça? Vous z’auriez pas besoin d’une p’tite protection, pour vous assurer de vous rendre jusqu’au vous devez vous rendre? Rapport que j’ai pas besoin de vous dessiner mes muscles qui se dessinent devant vous et que vous pouvez comprendre le sens que j’essaie de me faire dire pour que vous compreniez la question de mes paroles…

Savoie comprit aussitôt ce qui se passait. Il avait connu dans sa vie plusieurs hommes de ce type. Des gens prêt à tout sacrifier sur le champ, comme marqué d’un mission lorsqu’il voyaient en lui un envoyé du Très-Haut qu’il était devenu lorsque Rome l’avait nommé cardinal. L’offre était tentante, d’autant plus que le besoin était réel. Mais il devait s’assurer que l’homme n’agissait pas sur un coup de tête. Il lui demanda donc:

-N’avez-vous pas femme et enfant? Responsabilité, en votre foyer et ici-même? Le voyage sera long, et dangereux… Peut-être n’en reviendrez-vous pas, mon bon ami. J’apprécie votre offre, mais en saisissez-vous complètement la portée? 

-Mon plus vieux est en âge de protéger ma vielle mère… Et ma plus jeune de la nourrir, rapport qu’elle travaille déjà avec les paysans du coin, toué jours au marché… Quant à ma femme… Elle est morte depuis longtemps. M’sgneur, c’est justement pour mes enfants que j’aimerais vous ‘compagner. Y serètaient fort impressionné de leur vieux, si jamais vous acceptiez mon aide…

Et c’est sur cet argument que Goumtèche fut choisit pour partir, lui aussi, vers Rome. Il prit l’après-midi pour compléter les bagages de Savoie, la soirée pour raconter l’aventure à sa famille, et la nuit pour rêver de l’épopée à laquelle il venait de s’enrôler…

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Pendant ce temps, Rehael avait rejoint le bureau de Monseigneur Aurélien. 

Monseigneur, moi même et Robert Savoie allons désormais prendre le chemin du retour. Je vous remercie infiniment pour votre aide et votre soutien. 

En venant ici, je pensais éclaircir une étrange affaire, mais surement pas ramener un frère censé être mort depuis plusieurs années. Quelle joie ! 

Tout n’est pas encore très clair sur les évènements qui ont eu lieu, mais je pense que Robert Savoie m’en dira plus au fil du temps. Nul homme n’aurait vécu ce qu’il a vécu sans subir un traumatisme, mais je suis sur qu’il ressortira encore plus fort d’une telle épreuve. 

Si jamais vous passez par chez moi, Monseigneur, vous serez plus que le bienvenu. 

Rehael rejoignit alors la cour de l’archevêché ou le cocher finissait de ranger les quelques bagages sur le fiacre.

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Savoie s’en allait donc… après cet intermède interminable pour lui dans la cité de Bordeaux. L’heure était au départ. 

Mais il ne partait pas définitivement de Bordeaux. Si certains lui avaient fait la vie dure, d’autres la lui avait rendue! S’il devait quitter, c’était donc pour mieux revenir, éventuellement. 

Avant de quitter Bordeaux, il se devait de remercier particulièrement l’archevêque qui avait permis les recherches qui l’avaient retrouvé, et qui l’avait si bien accueilli. Il alla le retrouver dans ces bureaux. 

-Monseigneur, je vous remercie de tout ce que vous avez pu faire pour moi. Je vous en serai toujours redevable! 

Sachez que je vous demande un dernier service. Notre ami, Uride Goumtèche, qui travaille pour vous, a manifesté le désir de venir avec nous… Auriez-vous l’amabilité de nous le confier? Nous en prendrons grand soin. 

Je reviendrai un jour, car je suis redevable aux paroissiens de Bordeaux. J’espère qu’alors, on m’offrira l’accueil de ces derniers jours, plutôt que celui de ces dernières années! 

N’hésitez pas, donc, à me demander quoi que ce soit, si jamais vous en eussiez besoin. 

N’oubliez pas non plus, je vous prie, de remercier ce médicastre qui fut si bon pour moi. Je lui doit quelques fières chandelles! 

Qu’Aristote soit avec vous en tous moments, très chers…

Dans une sombre ruelle, quartier Port de Lune, Bordeaux 

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Après sa folle course poursuite contre les pleureuses, plusieurs jours plus tôt, le moine stylite n’était pas allé au confessionnal comme elles le lui avaient exigé. Il n’était pas non plus allé se confier à aucun clerc. Ni a personne, d’ailleurs. Il avait erré. Seul. Maugréant. Seul et contre lui même. S’était, en fait, abandonné à son sort. 

Il déambulait dans les rues sombres d’un quartier sale, comme il se sentait sombre et sale. Raté. Toute sa vie il avait poursuivi un idéal. Jamais on ne pourrait le reconnaître. Par sa faute. Par ces choix. Par son comportement. En raison, donc, de lui-même et de lui-même seul.

Il était, en deux mots, découragé et dépressif. Et souhaitait sa perdition. Mais son éducation aristotélicienne l’avait programmé à ne jamais penser au suicide. Il se laissait mourir à petit feu. Il se suicidait, donc, véritablement, mais à son insu…

Il avait observé ce qui c’était passé dans l’entrepôt. Il avait vu l’homme de son rêve sortir de là. Mais il ne pouvait en parler à personne. On le prendrait pour fou.

Alors qu’il touchait le fond, un soir, affamé mais saoul (car il avait renié ces voeux) le moine eut une énième vision. Du moins, c’est ainsi qu’il le prit.

-Ne vous laissez pas abattre, vieil homme! Relèvez-vous!

-Ah non, pas toi encore, saleté!

-Ne parlez pas ainsi d’une créature divine! Relèvez-vous!

-Qui es-tu, à la fin?

-Je suis l’archange Galadrielle, et cette fois, je suis ici pour VOUS sauver VOUS!

-Mais cela est impossible! Le Très-Haut ne communique pas ainsi avec ces créatures! Je ne peux pas t’entendre! Je suis fou, et rien d’autre!

-Avez-vous vu le corps que je vous ai fais voir en songe, en ces rues? L’avez-vous bien vu de vos yeux vu? N’étais-je qu’un tour de l’esprit?

-C’est bien là toute l’affaire! Même mes sens peuvent se jouer de moi. Le Sans Nom connaît maintes formes. Je le sais, je la sais, je le sais!

-Suivez cet homme! Lui vous expliquera. Vous comprendra. Et vous aussi, vous le comprendrez. Suivez-le, ou mourrez!

-Comment peux-tu m’ordonner des choses? Tu es responsable de mon malheur! Sans toi, vue de mon esprit, je n’aurais jamais vécu tout cela! Je serais heureux, aujourd’hui!

-Alors, c’est que vous n’avez toujours pas compris. vous êtes seul maître de votre désespoir. Et nous n’en avons pas fini avec vous. Vous devez devenir mâitre de votre destin, et non pas son esclave! Il nous faut travailler ensemble. Cet homme vous aidera à mieux comprendre. Suivez-le! Soyez de chacune de ses prêches! Ne lui adressez la parole qu’au moment ou vous aurez compris! Que cela prenne un siècle s’il le faut, mais d’ici-là, VOUS N’AVEZ PAS LE DROIT DE VOUS LAISSER ALLER! Reprenez-vous, bon sang de bon sang!

Eberlué une fois de plus de cette vision, mais surtout, apeuré, le moine stylite se dirigea droit, en pleine nuit, affamé et saoul, vers le palais épiscopal. Il se planta devant, et attendit, mendiant sa nourriture chaque jour. Il attendait que l’homme qu’il avait vu se présente à nouveau à ces yeux. 

Chose qu’il fit ce matin là. Il le suivit. Comme on lui avait ordonné. Comme il s’était ordonné. En fait, il ne savait pas… Mais voulait comprendre.

Il en avait besoin. Plus que tout.

Il le suivit de loin, gardant ces distances. Ils quittèrent les murs de Bordeaux…

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