Archive pour avril, 2011

Lettre du frère S.E. Rehael envoyée au couvent franciscain de Bruz

 

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21 Avril 1459 – Bordeaux

Voila plusieurs semaines que je suis à Bordeaux. Avec l’aide de la Garde épiscopale locale, nous avons trouvés ou se tenait l’entrepot mentionné dans la lettre laissée au Couvent, dont je vous joins copie.

Citation:

Si vou lizé cé ligne cé pazke on é tousse mor. Je pense ke le kado ki atache sette misive va vou zinteressé. Vou zallé reconètre la bague de kelkun ki vous étè cherre. Il respire encore. Seul. On vou le redonne. Si vou arrivé a tant. Sinon, tan pi. Sa sera juste bien fè pour lui. Il mérite pas de mourir en mèmm tan ké nou. Moé je vè plu pleuré sa mor.

Il é rue de la Fusterie. À Bordo. A coté de l’entropo en boué.

Arrivé a l’eurre, il poura vou expliqué.

Nous, on a toute di.

Inutile de préciser que l’entrepot se trouve dans le quartier, dit le quartier du « Port de Lune », le plus mal famé de la ville. Nous l’avons toute fois trouvé, et en son sein découvert un cauchemar apocalyptique. Nous y avons trouvés de nombreux cadavres, apparement suicidés. J’ignore encore pourquoi, mais nul doute que ce lieu a été le témoin d’actes blasphématoires et terrifiants.

Au milieu de ce terrible lieu, j’y ai trouvé un être encore en vie mais agonisant, amaigri par la faim, voir squelettique, gisant attaché et visiblement a l’abandon depuis un certain moment.

Cet individu n’était autre qu’un frère que nous croyons pourtant mort depuis de nombreuses années. Oui, mes frères, j’ai retrouvé Robert Savoie.

Son état physique et sa santé sont tellement détériorés que je vous demande à tous, mes frères, de prier jour et nuit pour lui afin qu’il recouvre la santé et que je puisse le ramener parmi nous.

Où il est question de disparus et de disparitions 3

Je vois la Terre. Comme si j’étais au dessus des nuages. Des zones de bleu, des zones de bruns. Je pense que je découvre un fleuve. Un peu comme si j’étais au sommet d’une montagne. Mais de bien plus haut. Je pense voir Paris. Tout gris, entouré de vert, que j’imagine être une forêt. Les nuages passent au dessus. On dirait qu’ils dessinent un nouveau paysage, une nouvelle géologie. De nouvelles montagnes, de nouveaux fleuves, tout de blanc, ce dessine. Un monde par-dessus le monde. Plus je monte, mieux j’aperçois les frontières bleues de l’océan sans fin. Je veux étirer la tête. Voir les dragons du bout du monde. Ils me sont inaccessibles. Ce que je vois est la plus belle chose que je n’ai jamais vu. Je pense que je suis en route pour le grand Astre, le paradis solaire… 

« Reprends-toi ». « Respire ». « Reste parmi-nous ». Des voix connues. Mes ouailles. Qu’il fait si longtemps que je n’ai entendu. Je plane. Je sens mon dos. Mes cuisses. Je ne sens plus mes pieds. Je lève la tête. La laisse retomber aussitôt. Je sens la dureté du bois sur laquelle elle choie. Je prie Sainte Galadrielle. 

Où il est question de disparus et de disparitions 3 dans le père abbé squelletique

Cette fois, je ne sens plus rien. Je ne veux pas que cela soit la fin. Toute cette survie. Tous ces efforts. Tous ces morts. Que le Très Haut n’ai pas permis tout cela pour rien. Que le Très Haut me prenne, mais que cela soit pour une raison. Que tout ceci prenne un sens. Comme tous ce qu’Il fait. 

Je n’ai plus de force, plus la force. Aristote, reste avec moi. Ce que je viens de voir est la plus belle chose que je n’ai jamais vu. Je ne le vois plus. Encore un jour. Encore une heure. Je ne sais pas combien de temps je pourrais rester ainsi… 

Des sons… j’entends des sons… miséricorde… est-ce un miracle? Un nouveau calvaire? Une sortie? Un nouveau départ? Sainte Galadrielle, est-ce toi?

6694121434c6c60963ad2b dans le pigeonnier

Une goute de sueur froide perlait sur son dos… 

Rehael contemplait cette vision d’horreur, dans un état second, comme dans un rêve qui s’apparentait d’ailleurs bien plus à un cauchemar. 

Tout ces corps sans vie dont la mort commencait à faire son oeuvre, comme en témoignait l’odeur écoeurante et répugnante qui régnait dans la salle et dans une grande partie de l’entrepôt. 

Le Cardinal contemplait ce tableau d’horreur sans pouvoir en détacher le regard. Ces corps ne semblaient pourtant, avant leur mort, pas mal en points. Ils n’étaient apparement pas mort de faim, ni de sévices. Rehael commenca à se dire qu’il pouvait s’agir d’un suicide collectif, ce qui l’épouvanta au plus haut point. Comment pouvait on mettre fin à sa propre vie, détruire ce don du Créateur ? 

Il commenca a regarder autour, voyant de nombreuses bougies a la flamme naturellement éteinte. A l’extérieur du cercle se trouvait des tables renversées, des restes de nourriture a présent totalement pourris. Plus a l’extérieur encore, du bois calciné et de la cendre semblait témoigner de la simulacre de buchers. 

Suis-je donc dans le temple du Sans-Nom ? murmura doucement le prélat. 

Un temple cependant a présent éteint, mort comme ses occupants. Rehael semblait devoir être le témoin d’horreurs passés dont il ne pouvait mesurer l’exactitude, simple observateur d’un passé terrifiant qu’il ne comprenait pas. Le temps semblait, ici, s’être arreté. 

Rehael était à la fois terrifié et tétanisé face à ce qu’il voyait. Il reprit cependant peu à peu ses esprits, s’extirpant du silence glacial, suffisament pour se signer et invoquer le Très-Haut. 

Mon Dieu, prend en pitié ces âmes, puisses-t-il avoir trouvés la paix auprès de Toi… 

A mesure qu’il reprenait ses esprits, les questions se mettaient à se bousculer dans sa tête. Quel est cet endroit ? Que s’y est il vraiment passé ? Pourquoi ? Qui étaient ces gens ? 

Soudain, un mouvement furtif, presque imperceptible, eut lieu dans la pénombre, au fond de la salle, ce qui eut pour l’effet de tirer le cardinal de toutes ces questions. 
Il crut discerner, sans en savoir si il s’agissait de la réalité ou d’un tour de son imagination ébranlée par le spectacle macabre qui se jouait dans cette pièce, un souffle très léger, presque éteint. Une force invisible le poussait dans cette direction 

Faisant signe au garde épiscopal le plus proche de lui, qui tenait une torche : 

Suivez moi. 

Il s’approcha alors de la source de l’infime bruit qu’il avait cru déceler, enjambant les cadavres en décomposition. Il découvrit une table, au fond de la pièce, sur lequel semblait reposer un corps. Rehael pris alors la torche des mains du garde, et s’avanca, lentement, jusqu’a la table. 

Probablement un cadavre de plus, semblait il penser. 

Il tint alors la torche au dessus du corps allongé sur la table, couvert de crasse, de vomis, d’urine et d’excréments. Il tenta de discerner son visage, et s’il était, oui ou non, encore en vie.

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Aurélien suivait le Cardinal, torche à la main. Il jetait de temps à autre un oeil sur les gardes, pour voir leur réaction et déceler le moindre signe de danger. Mais rien. Sauf la pénombre épaisse et cette odeur épouvantable. Aurélien mit un bout de tissus devant son nez pour se’en protéger un peu.
Arrivés dans cette dernière cave, où ce qui pouvait y ressembler, l’odeur devint encore plus prenante. Respirer devenait difficile tant les miasmes donnaient des haut-le-coeur. Des cadavres dans le fond, voila bien ce qui pouvait expliquer l’odeur. 

Aurélien suivit la troupe qui s’approchait pour tenter de voir et comprendre. 

Quelle horreur … qui a pu faire une chose pareille… faut bien être un monstre …. 

Eminence, en effet, celui-là a l’aire d’être encore un peu en vie…

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Depuis l’archevêché, la curiosité d’Uride avait été excitée. Un cardinal qui venait rencontrer un archevêque… Rien de banal. L’homme à tout faire de l’archevêché -ou à rien du tout, en fait, selon un grand nombre d’autres versions- ce disait qu’il y avait du mystère la dessous. Quand il a vu la petite troupe quitter l’archevêché, il les a suivit. En douce. 

Jusque dans les bas quartier de Bordeaux. A quelques mètres de distance, il surveillait ceux qu’il poursuivait. Ils entrèrent dans un entrepôt. Attendirent quelque temps. Puis procédèrent plus en avant. Uride s’avança dans le petit couloir bordant les entrepôts. Entendit du bruit plus loin. Il suait à grandes goutes. 

Qu’est-ce que le cardinal était venu faire à Bordeaux? Surprendre les réformés? Non… L’Église, malgré tout le respect qu’il lui portait, n’en avait sans doute pas la possibilité, ou la chose aurait été faite depuis longtemps déjà, pensait-il en son fort intérieur. Une histoire sordide de moeurs, sans doute. Goumtèche décida de continuer plus en avant. Sa curiosité l’éveillait complètement. 

Puis, lui-même surprit le premier, il se trouvait déjà dans cette grande salle où tous se trouvaient. Il les croyaient bien plus loin dans le dédale des entrepôts. Mais malgré lui, il les avait déjà rejoint. C’est d’abord cette odeur qui lui monta à la tête. Et qui l’ébranla. Fortement. Puis, la vision de tous ces morts. Qui lui occasionna un sérieux tremblement. Il était là pour une histoire de moeurs. Le voilà en plein drame horrible. Il mit la main à la tête. Se senti vaciller. Et tenta un pas en avant. 

La vision obscurcie par un trou noir aussi soudain qu’incontrôlable, il tenta de s’agripper à une table pour ne pas perdre pied. Table qu’il manqua de justesse, et il se senti s’affaler par en avant de tout son flanc.

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Rehael acquiessa silencieusement aux propos d’ »Aurélien. Un monstre…oui, probablement. 

Il avisa l’arrivée d’un individu qu’il reconnu avoir déjà croisé à l’archevêché, Rehael avait la mémoire des visages, et que Aurélien semblait lui même connaitre. Le voyant chanceler, Rehael interpella un garde, visiblement irrité. Il se préoccuperait de savoir ce qu’il faisait là plus tard. 

Occupez vous de lui, on dirait qu’il va avoir un malaise, aidez le à rester debout. 

Puis, sur ces mots, il se pencha a nouveau sur le corps qui semblait encore en vie. Son visage était couvert de crasse et terriblement maigre, presque squelletique, tant et si bien qu’il eut grand mal à le reconnaitre. 

Mais alors qu’il le détaillait, un frisson lui parcouru l’échine alors qu’il se figeait. Ces traits, ce visage, ces yeux… L’homme était a demi inconscient, mais c’était « lui » ! « Lui » ! 

Rehael palit, n’y croyant pas. Etait ce une hallucination ? 

Il avait devant lui un vivant qui devait être au mort, au milieu d’autres morts… 

Il crut un instant que sa raison défaillait, tandis que ses jambes devenus du coton menacaient de ne plus le soutenir. Il s’agrippa au bras d’Aurélien afin de ne pas chuter, puis se reprit aussitôt. 

« Il » était visiblement a l’article de la mort et avait besoin de soins comme de nourriture. 

Il tendit la main pour le toucher, afin d’être certain qu’il ne s’agisse ni d’une apparition ni d’une hallucination. 

Designant Uride : 

Vous, là bas ! Rendez vous utile, au lieu de bailler aux corneilles prenez ce linge, nous allons étendre Son Eminence dessus pour en faire une civière, il ne pourra probablement pas marcher.
Les gardes le transporteront ainsi jusqu’au fiacre. 

Se tournant vers Aurélien, d’un air visiblement bouleversé et incrédule : 

Pas de doute, c’est Son Eminence Robert Savoie, mon vieux maître et frère franciscain. 

Soudain, une étrange odeur vint chatouiller les narines du Cardinal, alors qu’il découvrit avec effroi que la torche qu’il avait laissé tomber et oublié dans ses émotions avait fait prendre feux a plusieurs caisses en bois. 

Vite, sortons d’ici ! Sortez quoi qu’il arrive Son Eminence en premier sur la civière ! 

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Touchant du bois (celui du sol), Uride repris aussitôt conscience. Il entendit une voix. Une vois forte. Celle-ci lui fit retrouver toute sa tête. « Étendre son Eminence« . M’enfin… c’était pas l’éminence lui-même qui faisait la demande? Il ne comprenait plus rien… Il avait de toute évidence reçu un choc… 

Il prit le drap qu’on lui tendait, et, heureusement, grâce à lui, constata-t-il, pu se cacher la vue de toute cette scène de désolation. Il souleva le drap, et senti alors une odeur prendre le dessus sur la pestilence qui reignait dans l’entrepôt. Alors il fut deux fois plus heureux, se disant « voilà la solution aux mauvaises odeurs: faites entrer un prélat dans une pièce, et oups, déjà, ça sent meilleur ». Il ne voyait plus grand chose, non… 

Autour de lui, on le sentit songeur.  »Vite« , entendit-t-il. « M’enfin, ça va, j’me dépêche, mais bon, c’est bon, quoi! » Mais il garda cette réflexion pour lui même… 

Goumtèche sentit que le temps était plus propice à l’action qu’à la discussion. Avec l’aide d’un garde qui se portait volontaire, ils enroulèrent le malheureux dans le drap, et le soulevèrent. Le garde prit les pieds. Uride prit la tête. Il ne lui restait qu’à savoir où s »en aller.

Savoie, depuis si longtemps stable et allongé, ne comprit pas ce qui lui arrivait. D’abord, comme un songe, comme un rêve, il avait entendu une voix. Une voix qu’il connaissait. Il faisait trop longtemps pour pouvoir l’identifier, cependant. Il avait sentit derrière elle une grande bouffé d’amour, un immense respire d’amitié, ce qu’il n’avait pas sentit depuis de nombreux mois, de nombreuses années. 

Mais tout de suite ensuite, un choc le sortit immédiatement de sa méditation. Il se sentit se soulever de terre. « Cette fois, c’est bien la mort qui viens me chercher et qui m’amène vers en haut… » Il inspira du mieux qu’il pu. 

Alors, il observa un doute. A nouveau, les odeurs. Nauséabondes. Mais également un filet de brulé… Non, ce n’était pas la mort. Des choses ce passant devant lui… 

Il sentit le mouvement sous lui. Il sentait la tête d’un homme contre la sienne. 

Celui-ci lui glissa un: « tiens-bon son éminence ». 

En réponse, une phrase lui revînt en tête. Il la prononça, du mieux qu’il pu: 

Le sage est heureux jusque dans les tortures, mon frère. 

C’était d’Aristote, bien sûr…

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Eminence, puisque vous reconnaissez là notre ancien primat, il faut encore plus tout mettre en oeuvre pour le ramener à la vie. 

Guilhelm, portez le corps de Mgr Savoie jusqu’à archevéché. Nous le mettrons dans ma chambre. Je vais faire prévenir un médicaste par Aristominus, pour qu’il intervienne rapidement. Nous n’avons pas de temps à perdre si nous voulons le sauver. 

Les gardes mirent le corps sur une porte qui trainait au sol et le portèrent avec précaution. Le cortège avança lentement jusqu’à l’Archevéché. 

Arrivés dans la chambre, les gardes posèrent le faible corps sur le lit de l’archevêque. 

Parfait. Guilhelm, dites à Aristominus d’aller querir le médicaste de Bordeaux de ma part, et qu’il lui dise de venir toute affaire cessante.

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Bordeaux, le quartier Port de Lune 

Alors que la petite troupe quittait l’entrepôt dans la précipitation pour prendre la direction de l’archevêché, de grands voluptes de flammes ne tardèrent pas à s’élever dans le ciel du quartier Port de Lune, à mesure que le feu s’était propagé dans l’entrepôt. Il ne devait presque rien rester de celui ci, après l’incendie. 

Bordeaux, le Palais archiépiscopal 

Rehael était inquiet. Robert Savoie semblait dans un très mauvais état. Il n’avait visiblement pas mangé à sa faim depuis longtemps, il était amaigri, sale… Il lui avait semblé délirer avant qu’il ne perde connaissance, ce qui inquiétait d’autant plus le franciscain, car il ignorait quel était l’état de la santé mentale de Savoie. Dieu seul savait ce qui lui était arrivé depuis toutes ces années ou tout le monde le croyait mort. 

Rehael ne parlait presque à personne et se montrait très renfermé, complétement plongé dans ses interrogations. Il ne parlait qu’a Aurélien, qu’il remercia plusieurs fois pour son aide. 

Merci à vous, Monseigneur Aurélien. Votre aide m’est des plus précieuses. Je ne m’explique presque rien de tout ce qu’il s’est passé, mais pour le moment, plus que des réponses, la seule chose qui m’importe est la santé de Robert. Si le Créateur lui a permis de survivre jusqu’a présent, ce n’est pas pour qu’il trépasse, mais bel et bien parce qu’il a encore des choses à accomplir pour Sa gloire, sur Terre. 

Je ne peux que prier et m’en remettre aux bons soins de votre médicastre, Monseigneur. 

Une fois Robert Savoie installé dans le lit de la chambre de l’Archevêque de Bordeaux, Rehael passa son temps en prière ou au chevet de Savoie à le veiller

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Après avoir rempli la mission que lui avait confié Guilhelm, Aristominus vint rendre compte à son archevêque. 

Monseigneur, je suis passé, comme vous l’aviez demandé, chez Messire Brixius, lui dire de venir au plus vite. Il ne devrait pas tarder. Le temps pour lui, je pense, de récupérer quelques affaires et de prendre congé de ses patients.

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Dans les rues de Bordeaux 

Ce fut tout de même une épopée éprouvante pour le jardinier-charpentier-écueilleur de fraises (et oui, on est homme à tout faire ou pas). Mais tout de même, cette traversée de la ville en vitesse mais en douceur n’avait pas été programmé au réveil ce matin-là, et Goumtèche s’en trouvait un peu déboussolé. A en comprendre les dires des deux prélats, c’est dans le transport d’Éminence qu’on lui demandait de se recycler! 

Il se concentrait pour ne pas l’échapper, tentait d’aller vite mais de ne pas bardasser le « colis », et tout cela lui demandait un effort surhumain. Finalement la destination, le palais épiscopal, fut en vue… Ouf, mission accomplie. 

Mais pendant le trajet, il avait eu une idée… 

« Jamais mes petits enfants ne vont croire que j’ai pu remplir cette mission, aujourd’hui. Rapport qu’y penseront pas que j’en sois pas capable. Facque il me faut une preuve. Ce drap, cette « rivière », comme l’autre l’appelle, il va falloir le jeter à la poubelle. Uride, oublie pas de t’en charger. La face en sang du bonhomme est en train de laisser son empreinte sur le cotton. Ça va faire l’affaire! Fait ton travail jusqu’au bout, Goumtèche! » 

Bordeaux, le Palais archiépiscopal 

Une fois l’homme installé dans le lit, Uride se chargea donc de la mission qu’il s’était donné. 

Laissez-moi vous débarrasser de ces patentes encombrantes. Rapport que je m’en allait brûler les vidanges. Je vais aller brûler ce drap avec les autres déchets, dans la cours. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, venez me chercher! 

De fait, il descendit dans la cour, fit brûler les déchets de consommation de la journée, mais en ayant pris soin d’abord de mettre le draps en lieu sur, afin de le ramener chez lui au soir venu…

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Bordeaux, le Palais archiépiscopal 

Brixius arriva sur place et demanda à voir prestement le patient dont on lui confiait la garde. Arrivé en la chambre ou se trouvait le malade, il demanda à ce qu’on lui apporte une bassine d’eau tiède. Les mains lavées, il sortit de sa petite mallette de bois, un petit cornet puis il se rendit au chevet du malade. Il repositionna ses binocles et constata que celui-ci souffrait de sous-alimentation. Consciencieusement, il prit le pouls du patient et, après avoir constater qu’il était faible bien que régulier, il posa le cornet de cuivre qu’il utilisait afin de mieux entendre les bruits venant du corps. 

Après cela, il regarda les pupilles du malade. Celles-ci montaient tous les signes d’une personne ayant vécue des moments difficiles en plus que d’avoir été torturé par la fin. 

Par la suite, il sorti de sa besace des tissus propres ainsi que différents flacons ayant, autour de leurs goulots, différentes cordelettes de couleurs. Il nettoya, soigna puis pansa les quelques plaies et marques de brûlures que le patient avait. 

Il demanda à ce que l’on serve un bouillon de viande de veau associé à de la soupe* une fois le malade réveillé. L’ordre était que le patient devait manger à sa fin mais, il expliqua bien qu’il était prohiber qu’il n’avale plus d’une assiette dans les trois à quatre prochains jours. Par la suite, on pouvait ajouter quelques légume écrasés mais avec parcimonie. Enfin, au neuvième jour, on pouvait y ajouter un peu de viande blanche bouillie et couper finement. 

Pour finir, il laissa les différents flacons qu’il avait utiliser pour prodiguer ses soins sur les blessures du malade. Ils étaient accompagnés d’un feuillet indiquant les quantité, et l’utilisation qu’il fallait faire pour chacun des remèdes et, bien entendu, leurs correspondances avec les ficelles colorées qu’il y avait sur les goulots.

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Aristominus avait été efficace et convainquant. Aussi, Mgr Aurélien vit arriver Brixius, le médicaste de Bordeaux. Il le laissa agir promptement, observant d’un oeil inquiet le déroulement. 

Eminence, Messire Brixius est notre meilleur médcaste de Guyenne. … 

Alors, Messire Brixius, qu’en pensez-vous ? 

Il semblerait que notre malade soit l’ancien cardinal et primat de France, Mgr Savoie. L’affaire est délicate, c’est pour cela que je vous ai fait mander promptement… 

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 » Je puis vous garantir qu’avec ce que je lui ai prescrit, son Éminence s’en remettra et à présent qu’il ai ici, ses jours ne sont point comptés. Quoiqu’il advienne, il a grand besoin de repos. Respecter les repas que je vous ai indiqués en pensant bien au fait qu’il ne faut pas qu’il se ré-alimente trop vite en grande quantité. Si vous ne respectez pas mes indications, il est de grande chance pour que la situation empire en peu de temps. N’oubliez pas de soigner se plaies et de changer ses pansements tous les jours. La guérison n’en sera que meilleurs. «  

Il repositionna ses binocles puis ajouta : 

 » Si les moyens vous manquent, je puis m’arranger pour inscrire son Éminence dans le circuit de mes visites. Il me faudrait quelques renseignements supplémentaire le concernant afin d’avoir un meilleur suivit de sa guérison. « 

Le lit douillet avait fait son effet. Savoie rêvait. Du moins c’est ce qu’il pensait. En fait, il revenait à lui, après avoir souffert trop longuement de la faim. « Un nuage. Je tombe. Non, je descends. Doucement dessus, puis, dedans. Tout autour de moi passe soudainement du noir au blanc. Pourrais-je être un oiseau? Non, j’ai trop le vertige… 

La ouate m’entoure et me câline, me serre et me retient de faire une chute plus violente. Je me sens enfant. Nouveau-né. Je sens ma tête se débarrasser d’étaux qui la resserrait. Leur absence me fait réaliser la pression qu’ils me faisaient. Je les avais oublié tant il faisait longtemps qu’ils y étaient. Je sens mon nez se remplir d’oxygène. Je sens ma trachée s’ouvrir et laisser passer tout l’air du monde. Je sens mes membres se détendre, comme s’ils s’ouvraient, s’allongeaient, et voulaient embrasser le monde entier. 

Puis, je me rappelle Aristote, dans son Panégyrique I:

Citation:

Tout être vivant possède une âme que je nommerais anima en ce qu’elle est la puissance qui l’anime, mise en œuvre dans la formation de l’être vers sa forme achevée. Etant le principe d’organisation du corps vivant l’anima est inséparable de celui-ci. »

Je pense comprendre cette impression de flottement que j’éprouve en ce moment. C’est mon âme qui retrouve mon corps. Ou mon corps qui retrouve mon âme. En tous les cas, nous faisons deux à nouveau… Je me retrouve entier, je me retrouve entièrement. Je n’éprouve plus le besoin de me battre contre moi-même. Je renais, voilà ce qui m’arrive. Je me ré-aggrège. Après toutes ces épreuves, me voilà en train de me recomposer. J’ai du trop souffrir de la faim. 

Ai-je donc été mort? Suis un revenant? 

Sypous a écrit:

Livre de l’Éclipse, Chapitre VIII – « La résurrection » 
Ceux qui ont opté, comme toi, pour la résurrection ne gardent pas traces de leur périple céleste dans leur mémoire.

Alors je ne peux pas savoir si j’en reviens. C’est donc qu’il ne faille pas le considérer. Une chose est sure, cependant: je pense. Ainsi, ce moment, je le vis bel et bien. Je ne suis décidément plus le moribond qui m’habitait avant. Tout cela a changé en moi, est changé en moi, quelque chose s’est passé dans mon corps. Je le sais, le sens, je me sens. Vivre à nouveau. J’entends le chant du coq sonner. C’est l’heure du réveil. 

Suis-je un nouvel homme? Suis-je transformé? Suis-je donc un autre? Un nouveau Savoie? Souviens-toi de la Pangégyrique III

Citation:

Quand une chose change, il faut bien en elle quelque chose qui demeure, sinon elle ne changerait pas, elle serait radicalement autre.

Alors je suis bien moi. Simplement, quelque chose à changé en moi. Je suis empli de vie. Suis-je celui que j’étais? Ai-je plutôt toujours été celui que je suis maintenant? C’est un peu l’histoire de la poule ou de l’oeuf… 

Je reprends conscience. Je sens des gens autour de moi. On me veille. Je suis bien de retour parmi les hommes, ceux qui prennent soin les uns des autres. Je suis dans un lit. Douillet. Ce doit être celui-ci qui m’a fait me sentir dans les nuages. J’ai faim. Horriblement…J’ouvre les yeux. Avec un immense envie de manger un oeuf à la coque. Serti de poulet grillé. Allez savoir pourquoi. » 

C’est alors que Savoie ouvrit les yeux. Et qu’il trouva, à ces côtés, un homme qui le tenait par la main, par l’avant-bras, en fait. il devait l’avoir entendu se réveiller, et désirait s’assurer que son pouls soit bon. Derrière, il aperçu un autre homme. Ses habits trahissaient non pas le moine en lui, mais son statut d’évêque. Mais Savoie ne le connaissait pas. Puis, il aperçu un visage qu’il connaissait bien. Qui était-il? Oui! Son frère franciscain, son ancien élève… Ce petit clerc à l’avenir prometteur… Rehael… Il lui esquissa un sourire. La vue de ce dernier lui confirma ce qu’il pensait: il était effectivement de retour parmi les hommes. 

Mes amis… Mon frère… 

Il toussota, puis reprit tranquillement, difficilement: 

Quelle joie de trouver enfin des visages amis… Mes prières ont été exhaussées… Me revoilà dans le royaume du Très-Haut: le royaume des hommes. Quelle joie… 

Mais dites-moi: j’ai faim… grande faim… Vous avez des oeufs, dites-moi, à m’offrir?

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Rehael avait de larges cernes sous les yeux, des « valises », après avoir veillé plusieurs jours Robert Savoie. Les premières heures, il l’avait longuement regardé pour être bien sur que c’était lui, ne comprenant toujours pas comment, alors même que tout le monde le croyait mort depuis des années, il était là, devant lui, en chair et en os, bien que mal en point. 

Rehael s’était assoupis, laissant Aurélien le veiller quelques instants. Il sursauta cependant en entendant cette voix si familière. 

Robert se réveillait… 

Mon frère, ne t’épuises pas trop, tu as subis une bien grande épreuve… J’ai tant de questions à te poser, mais je les réserve pour quand tu iras mieux. Sache simplement que je suis très heureux de te revoir, loué soit Saint François d’avoir permis cela en ce monde. J’ai prévenu les frères de Bruz par courrier, ils doivent mourir d’impatience de te revoir. 

Des oeufs… 

Il regarda Savoie d’un air gêné. 

Robert, je pense qu’il vaut mieux suivre les recommandations du médicastre qui est venu te voir durant ton sommeil. Un grand bol de bouillon de viande de veau avec de la soupe t’attend.

-Mmmm… Tu as sans doute raison, mon frère. Mais d’abord, et avant tout, nous devrions peut-être faire une prière tous ensemble pour remercier la grâce du Très-Haut de nous permettre de nous avoir réunis tous ensemble, ici, en ce jour. Hier encore, je ne pensais plus ceci possible… 

Il offrit faiblement ces mains à tous ceux qui l’entouraient, et prononça le septième logion: 

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Puis, tous ensemble, ils partagèrent le pain de l’amitié. Ensuite, tel le médicastre l’avait suggéré, il ingurgita un bouillon de viande. Sur quoi, Savoie se rendormit profondément, et, pour la première fois depuis longtemps, paisiblement. 

Le Deuxième Jour. 

Savoie n’eut cette journée-là que quelques heures de conscience, encore une fois. Il retrouva l’usage normal de ces dix doigts. Il bu le bouillon, et pu manger un petit légume. Il se régala comme si c’était un festin. 

Le Troisième Jour. 

Ce jour là déjà Savoie affichait meilleure mine. S.E. Rehael et lui purent commencer à discuter pour vrai. Savoie ingurgita un bouillon de poisson, ce qui le ravigota incroyablement. 

-J’avais oublié le goût même de la vrai nourriture! Même cette branche de thym est un délice!! 

Le Quatrième Jour. 

Savoie ne fit qu’une sieste dans l’après-midi, quoi qu’il resta alité toute la journée. Lui et son vieux frère de couvent discutèrent, discoururent, même, sur les évènement qui étaient arrivés les trois années précédentes. Où résidait la bête? Quel était la volonté du Très-Haut la-dedans? Disputes dignes des années de collèges, Rehael fut impressionné par la disponibilité mentale de Savoie, qui, déjà, avait retrouvé ces facultés des beaux jours. 

Il avait seulement encore très mal aux articulations, particulièrement dans le bas de son corps… 

Le Cinquième Jour. 

Même régime. Pain et bouillon. Un seul repas. Mais ce jour là, Savoie demanda à ce qu’on le change de lit. 

-Ce lit est par trop confortable! Ceci est trop pour moi… Je n’ai jamais eu l’habitude de temps si nombreuses plumes… J’aimerais que vous me fassiez venir un lit plus… indiqué pour le franciscain que je suis… Je ne guérirai que plus rapidement… 

On lui monta un lit de camps. Savoie afficha d’abord un large sourire, puis, de fait, une meilleure mine de jour en jour. 

Le Sixième Jour. 

Pour la première fois depuis si longtemps, Savoie pu se lever. Aidé de ces compatriotes, il pu faire le tour de la chambre, au petit matin. Puis, en après-midi, il insista pour aller faire quelques pas dans le jardin. Le médicastre insista pour qu’on le transporte sur une chaise. D’accord pour l’air pur, mais pas encore pour la promenade… Il croisa dans les jardins Uride Goumtèche, qu’il reconnu, et salua. Celui-ci lui offrit une poire à même l’arbre. 

-Je vous dois la vie, mon fils… Lui dit-il, en pensant pleinement ces mots. 

Le Septième Jour. 

Il se reposa. Évidement. 

Le Huitième Jour. 

Savoie se sentait en pleine forme. Enfin. En meilleure forme que jamais. Il insistait pour qu’on lui apporte un vrai repas. Mais le médicastre s’obstina, et Savoie se résilia. Tout de même, il mangea comme un goinfre tout ce que le médecin consenti à lui amener.

-Je voudrais aller à la messe, aujourd’hui. Dites-moi, Brixius, c’est possible? 

Malheureusement, il n’y avait pas de service en ce jour. Ils descendirent tous à la chapelle du palais, et purent célébrer un service en toute intimité. Ils célébrèrent, ce jour là, la vie, telle que décrite par le dogme aristotélicien: 

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Le Neuvième Jour. 

Se déplaçant avec une canne, mais ce déplaçant par lui-même, Savoie, toujours faible mais au moins autonome, se sentait prêt. Prêt pour passer à autre chose. Prêt pour que sa nouvelle vie débute. Prêt pour retourner vivre parmi les hommes, tous les hommes. Prêt pour dire que l’étape son rétablissement, plus que celle de sa convalescence, était terminée. Car de sa convalescence, peut-être en fait n’en aura jamais-t-il terminé…

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